Alvance Wheels : les ouvriers témoignent

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L’entreprise Alvance Wheels à Diors, dans l’Indre, est la dernière usine de France à produire des jantes en aluminium. Mais depuis plusieurs mois, ces principaux clients, Peugeot et Renault ne lui passent plus commande. L’entreprise indrienne a déjà été rachetée à deux reprises depuis 2018, mais cette fois, les repreneurs se désistent. Ce sont près de 300 familles du département qui sont une fois de plus menacées par l’enfer du chômage. Cette situation est d’autant plus incompréhensible que l’État -nous donc- est actionnaire de Renault à hauteur de 15%, et que le groupe a reçu des aides publiques. Aides publiques qui serviraient donc à délocaliser notre industrie et à licencier nos concitoyens ? Malgré un report de décision la semaine dernière au 9 novembre, les craintes sont vives, et les salariés poursuivent le mouvement de grève à l’initiative de la CGT. Nous les avons rencontrés plusieurs fois et avons pu recueillir leurs témoignages . Les salariés nous ont raconté leur vérité, celle d’une usine non entretenue, en sursis depuis trop longtemps. Pour eux, une seule solution : l’État doit prendre ses responsabilités et nationaliser temporairement au moins et faire pression, dans le même temps, sur le groupe Renault pour que celui-ci repasse commande.

Antony :

OUSTE : Tu peux te présenter ?

Antony : Antony, délégué syndical CGT.

OUSTE : Et donc, là, vous êtes ici aujourd’hui devant le site pour quelles raisons ?

Antony : Parce que, suite aux annonces qu’on a eues jeudi soir, comme quoi les deux repreneurs potentiels qu’on avait se sont retirés, cela s’est fait naturellement : les salariés se sont mis en grève pour  dénoncer ça. Nous dénonçons le non-engagement de Renault, Peugeot, l’État, et puis les repreneurs qui se sont désistés suite au non-engagement de Renault et Peugeot pour les volumes, les investissements de l’État.

OUSTE : Et pour sauver l’entreprise, vous proposez quoi à la CGT ?

Antony : Ben comme les repreneurs se sont désistés, il n’y a plus qu’une solution, c’est la nationalisation temporaire, le temps de retrouver un repreneur viable. Il n’y a plus que cela de toute façon. A moins que Renault et Peugeot se réengagent pour nous  à nous donner du volume. L’État aussi doit participer pour les investissements parce qu’il y a lourd d’investissement à faire, c’est vrai… voilà.

OUSTE : Et ces investissements n’ont pas été faits depuis…

Antony : On a eu des millions en 2015, en 2018, mais à chaque fois, cela a servi plus à amortir la perte qu’on faisait tous les mois plus qu’à investir. Il aurait fallu investir tout de suite, pour durer sur la longueur. Et on aurait eu plus de volume s’il y avait eu des investissements. C’est vrai que Renault et Peugeot aussi  ne donnent pas de volume parce qu’il n’y a pas eu d’investissement depuis 15  ou 20 ans.

OUSTE : Donc là aujourd’hui vous en voulez à la fois à Renault et PSA, et puis à l’Etat aussi ?

Antony : Oui, aussi. L’État est actionnaire de Renault et Peugeot à 15%, donc, ils ont leur mot à dire aussi. Mais on a l’impression que l’État n’a pas de pouvoir sur Renault ou Peugeot, ou ils sont complices dans leur politique capitaliste d’aller chercher moins cher au détriment des emplois en France.

OUSTE : D’ailleurs, tu peux revenir sur la situation par rapport aux jantes au Maroc ?

Antony : Au niveau de l’écologie, faire produire en France plutôt qu’au Maroc, cela économiserait 100 000 tonnes de CO2, c’est l’équivalent d’’une ville de 10 000 habitants. Donc, question écologie, c’est vraiment lamentable d’aller chercher les roues ailleurs.  Polluer comme cela alors que sur place Renault et Peugeot ils ont des usines qui peuvent leur faire ces jantes.

OUSTE : Et si j’ai bien compris, c’est pour économiser 5€ par jante, c’est ça ?

Antony : Oui, entre 1,5 et 5€ par jante oui. 5€ c’est le maximum,  donc 20€ par véhicule, c’est dérisoire ! Tout ça pour gagner quelques centaines d’euros , ou même pas. 20€ par véhicule, c’est que dalle. Quand on voit les milliards qu’ils brassent, c’est hallucinant de voir ça.

OUSTE : Les salariés ont l’air déterminés pour continuer la lutte aujourd’hui ?

Antony : Oui, ben là ; ils sont déterminés, malheureusement, on aurait dû bouger un peu avant . Nous, cela fait un moment qu’on fait des actions à la CGT, mais ce n’est pas forcément suivi par les autres syndicats. C’est dommage. On aurait pu quelque chose avant, se faire voir mieux avant. Là c’est un peu tard. Là, on se bouge la veille du tribunal, donc c’est compliqué.

OUSTE: Merci beaucoup.

Philippe :

OUSTE : Pourquoi vous êtes rassemblés ici aujourd’hui, devant le site ?

Philippe : On attend de futurs repreneurs. On est en redressement. C’est tombé hier. Il y en a, il n’y en a pas. On ne sait pas trop. Et on attend 15h, la décision du tribunal, aujourd’hui, pour savoir s’il y a une prolongation si on a un repreneur, si l’entreprise ferme. Voilà le point où on en est. On est là, on attend le résultat. C’est un ras le bol, cela fait 6 mois que cela dure. On virevolte, on n’a pas de travail… qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse d’autre ? C’est pas méchant mais on a tous arrêté quoi, pour faire voir qu’on en a marre. Là on nous dit des choses, mais à chaque fois, c’est reculé.  On a peut-être des repreneurs, ça recule de 15 jours, ça recule… et puis regardez, depuis le mois d’avril, on est au mois de novembre, on va arriver au mois de novembre, et il n’y a toujours rien de fait.

OUSTE : Oui, vous êtes vraiment dans une situation d’incertitude.

Philippe : Ah ben, c’est l’incertitude complète. On ne sait pas où on va. En plus, si on a des repreneurs, on sait très bien que tout le monde ne sera pas repris. Ça, on nous l’a dit dès le départ. Donc, maintenant, c’est : ou on a des repreneurs, ou c’est tout le monde à l’ANPE.

OUSTE : Oui, j’écoutais même la ministre Pannier-Runacher ce matin elle disait pareil que s’il y avait quelque chose, tout le monde ne sera pas repris.

Philippe : Ben si Renault et Peugeot voulaient travailler avec nous, cela se passerait mieux que ça. Sauf que eux ne veulent plus travailler… on se demande s’ils veulent encore travailler avec des français. Parce qu’on a quand même fait le nécessaire pour… regardez, là on fournit des roues, on fait des anciennes roues pour Renault. Quand même ! Et puis on les fait. On ne va pas dire : « ben non, vous ne voulez plus travailler avec nous, ben on ne va pas les faire ». On les fait quand même. Mais eux, non, ils ont dit, quand on a eu rendez-vous, parce qu’on était à Bercy : « vous savez, on a des problèmes à résoudre en interne. Après on verra pour faire travailler les autres, quoi. »

OUSTE : Donc, vous en voulez aux grands groupes, à Renault, à Peugeot …

Philippe : Ah ben oui, parce que regardez, vous prenez Renault, on vient de nous dire : « ben non, on ne fait pas de roues avec vous parce que vous êtes un peu trop chers, donc on va aller les faire faire au Maroc. » Vous avez quand même l’État où ils disent qu’il faut faire travailler la France… l’industrie, tout ça, il faut tout remonter…

OUSTE : La relocalisation dont on parle tant…

Philippe : C’est ce qu’ils sont en train de dire tout le temps, hein. Sauf que Renault, ils vont faire des roues au Maroc. Vous voyez bien qu’il y a un problème quand même là. Qu’on nous dise « on va tout refaire »… c’est bien sauf que ce grand groupe va faire faire des roues au Maroc, nous on a demandé à l’État « est-ce que c’est normal ? « . C’est quand même pas tout à fait normal je trouve.  Et puis ils ne veulent pas nous donner le volume. Nous on ne demande pas 50 millions de roues, hein. Avec 10% de roues, on a assez nous, on fait vivre tout le monde ici.

OUSTE : Donc, vous qu’est-ce que vous préconisez pour que l’entreprise soit sauvée, certains parlent de nationalisation temporaire, le temps de trouver un repreneur…

Philippe : Une des meilleures solutions, c’est ça pour l’instant. Si on n’a pas le choix, c’est ou il y a cette solution-là, ou vous avez 280 personnes dehors quoi. Donc, si c’est une des meilleures solutions, qu’ils fassent cela.  Mais que l’État se jette un peu, se mouille. Parce que là on nous donne des belles paroles. Parce que nous on a été voir le préfet jeudi, on a demandé : « ben l’État fait quoi » ? « L’État vous suit »… ben oui, mais ils sont où, l’État ? L’Etat il suffit qu’ils disent à Renault : « donnez-nous un peu de roues, on n’en demande pas 50 millions, donnez-nous un peu de roues pour vivre. » Mais non, ça ne se passe pas comme cela en France, je ne sais pas. Je ne sais pas comment cela se passe, mais c’est pas comme cela.

OUSTE : Et vous, vous avez quel poste dans l’entreprise ?

Philippe : On est polyvalents nous. Mais moi ça fait quand même aujourd’hui, 36 ans que je suis dans la boîte, aujourd’hui, là, le 19. Et moi je viens de Montupet, mais je viens de l’Oise, de la maison mère. Et cela fait 18 ans que je suis ici, et c’est le 3ème redressement là. Entre M2R industrie et Liberty, moi, cela fait mon 3ème. Je suis au CSE, alors je les ai suivi les 3. Il arrive un moment, on ne va pas dire que je suis blasé, mais… on ne peut pas s’y faire, parce que ce n’est pas normal, que cela se passe comme ça. On est les seules fonderies fabriquant de jantes en France ! Ça compte, hein ! Il y en a une ! Et on n’est pas capables de lui donner des roues ! C’est quand même aberrant je trouve moi ! Mais bon, j’ai l’impression que cela n’embête personne.

OUSTE : Oui, en tous cas les responsables politiques, cela n’a pas l’air de …


Philippe : Ben ouais, cela n’a pas l’air de le … il a autre chose à faire, je ne sais pas.  J’ai 57 ans et j’aimerais bien finir encore un peu si c’est possible. Je n’ai pas longtemps à faire mais j’aimerais bien finir. 36 ans de boîte, je me dis « je vais aller jusqu’au bout » mais c’est pas sûr

Propos recueillis par Samuel Legris


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